La gare de Tracy-Sancerre est mise en service en septembre 1861. Auparavant, une pétition (cote AD18 J/603) a été envoyée au ministère pour plaider la cause de l’ouverture d’une gare à Tracy-Sancerre, appelée à l’époque Gare de la Roche, sur le réseau des Chemins de fer de Paris à Lyon par le Bourbonnais.
On reproduit ici la copie de la pétition adressée à Son Excellence Monsieur le Ministre du commerce & des travaux publics, par les habitants du Sancerrois.
A Son Excellence Monsieur le Ministre des travaux publics.
Monsieur le Ministre
Le décret Impérial qui a ordonné la construction du chemin de fer de Paris à Lyon par le Bourbonnais, est un bienfait que tous les habitants du Sancerrois ont accueilli avec le sentiment de la plus vive gratitude.
Le gouvernement de l'Empereur, tout en donnant satisfaction à des intérêts généraux de l'ordre le plus élevé, a entendu en même temps restituer à de fertiles contrées ou Paris s'approvisionnait depuis des siècles les éléments de prospérité qu'elles avaient perdus par suite de l'établissement de voies de fer contre lesquelles les voies d'eau et de terre dont elles étaient dotées ne pouvaient lutter avec avantage.
Telle a été la pensée du décret Impérial, objet de la reconnaissance publique. Il importe que cette bienfaisante pensée ne soit ni modifiée ni amoindrie dans l'exécution.
Une circonstance récente a fait naître cette crainte et causé une vive émotion parmi les habitants du Sancerrois, la dernière enquête n'a été faite que dans le département de la Nièvre. Aucune n'a eu lieu sur la rive gauche de la Loire, pas même au chef-lieu de l'arrondissement de Sancerre qui doit être desservi par une gare spéciale dite de la Roche ; et cependant il est avéré qu'aucune des localités situées entre Gien et Nevers ne doit fournir au chemin de fer en marchandises et en voyageurs, plus d'aliments que le Sancerrois. Mais si l'enquête est fermée, le recours à la justice de votre Excellence et à la saine appréciation des intérêts de la compagnie nous reste ouvert.
Nous venons sous les auspices de cette double protection demander instamment que non seulement la gare de la Roche, qui devrait porter le nom de Sancerre, soit garnie de tous les accessoires nécessaires à de nombreuses expéditions de marchandises, Mais que les trains exprès s'y arrêtent dans l'intérêt des correspondances et des voyageurs. Nous supplions votre excellence de faire annexer ces observations à l'enquête afin qu'elles fassent corps avec elle et qu'elles soient soumises au même examen.
Notre demande trouve sa justification dans les voyages fréquents et rapides qu'exigent les rapports multipliés de nos contrées avec Paris. Les expéditions du commerce Sancerrois, en vins, charbon, blé, bestiaux, graines oléagineuses et menus approvisionnements de toute espèce, dus à la fertilité, si variée de notre sol, ne sont pas seulement considérables ainsi que le constatent les statistiques officielles, mais par la nature même de la consommation qui les attend, ces expéditions sont presque journalières. Or, s'il est généralement exact de dire que le nombre des voyageurs est proportionnel aux affaires commerciales des diverses contrées traversées par les chemins de fer, on peut surtout l'affirmer quand il s'agit de ces affaires de chaque jour, qui doivent pourvoir à la subsistance d'un consommateur aussi pressé, aussi exigeant, aussi prodigieux que Paris.
D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue que le Sancerrois compte un grand nombre de maisons de campagnes et d'habitants, hommes de loisirs, qui font de fréquentes excursions à Paris et n'attirent pas moins de visiteurs. Enfin, la gare de Sancerre dite de la Roche, doit recevoir également les voyageurs, propriétaires et négociants, qui habitent Pouilly et les coteaux renommés, c'est donc un double courant qui doit se réunir à la Roche qui doit assurer à la compagnie un revenu plus que suffisant pour autoriser la faveur ou plutôt la justice que nous réclamons.
Mais, en pareille matière, il n'est pas de meilleur argument qu'un chiffre.
Aujourd'hui les voyages des habitants du Sancerrois dans la plupart des directions, sont entravés par les difficultés des détours les plus pénibles et les plus coûteux.
C'est ainsi que de Sancerre à Paris, les détours forcés allongent le parcours, pour les uns de 40 kilomètres environ (diligence à destination de la gare d'Orléans par Gien et Sully) par les autres de 90 kilomètres (diligences et voitures particulières à destination de la gare de Bourges) et pour d'autres enfin de plus de 120 kilomètres (voitures particulières à destination de la gare de Nérondes).
Malgré ces entraves, le nombre total des voyageurs transportés chaque jour dans toutes les directions, aller et retour, par les sept voitures de Sancerre, monte actuellement à 21,000 environ. Dans ce nombre, le septième à peu près c'est à dire 3,000 prendraient les trains exprès à la Roche pour parcourir de grandes distances, se dirigeant parfois vers Roanne, Clermont, St Etienne et Lyon, presque toujours vers Paris. Qu'on ajoute maintenant aux voyageurs, partant actuellement de Sancerre par les voitures publiques, tous ceux qui se servent de voitures particulières, ceux enfin que fourniront Pouilly et ses environs ; et on trouvera que nous sommes au-dessous de la vérité, en affirmant que le nombre des voyageurs destinés aux trains exprès de la Roche dépassera quatre mille par année.
Il n'y a assurément aucune exagération à supposer que ce nombre sera doublé dès la première année de l'exploitation et assurera ainsi au chemin de fer un revenu annuel de plus de 160,000 francs non compris les excédants de bagage et les expéditions de menus objets qui sont la conséquence habituelle et nécessaire de l'arrêt des trains exprès.
Il est toutefois une objection qui peut se résumer en ces termes : "Sancerre est rapproché de Cosne et les deux gares ne seront éloignées que de huit à dix kilomètres ; rien de plus simple pour les voyageurs du Sancerrois que d'aller prendre à Cosne le train express qui devra probablement s'y arrêter." Telle est l'objection dans toute sa force qu'il importe d'examiner, et qu'il est facile de réfuter.
Nous ne voulons nuire en rien aux intérêts de nos voisins et aux faveurs dont ils peuvent être l'objet, bien qu'il nous fut permis de remarquer que le mouvement des affaires est beaucoup moins considérable à Cosne qu'à Sancerre. Nous ne faisons donc aucune objection contre l'arrêt d'un train express, à Cosne, si telle est l'intention de l'administration ; mais nous demandons, au nom des chiffres, à ne pas être moins bien traités, en ajoutant avec l'accent de la plus profonde conviction que les voyageurs du Sancerrois n'iraient certainement pas jusqu'à Cosne pour y prendre l'exprès pour la bonne raison qu'ils n'y auraient aucun intérêt ; et, qu'ils se résigneraient modestement au train omnibus de la Roche si, par impossibilité, la compagnie méconnaissait assez ses intérêts pour ne pas accorder au Sancerrois et à son chef lieu l'avantage immédiat de la plus grande vitesse. En effet, qu'elle est la différence de vitesse de Sancerre à Paris entre un train express et un train omnibus ? Une heure 3/4 environ ; Or, comme il faut une heure pour parcourir le mauvais chemin qui sépare la Roche de Cosne, la préférence accordée à cette gare à celle de la Roche ne procurerait en réalité aux voyageurs que le gain d'un temps tout à fait insignifiant. En vérité peut-on croire qu'un seul voyageur s'y décide, quand il peut prendre le train omnibus, à sa porte en quelque sorte, avec la compensation d'une économie si cela lui convient, et arriver à la destination dans un temps presque aussi court ? Que l'on assure au contraire aux voyageurs de Sancerre ou de Pouilly par l'établissement d'un train express à la Roche, la prime d'une avance d'une heure 3/4 dans son voyage vers Paris et Lyon ; et il n'hésitera pas à préférer ce train aux trains omnibus.
Deux souvenirs recommandent le Sancerrois, l'un à la justice du gouvernement de l'Empereur, l'autre à la sollicitude éclairée du conseil de la compagnie pour les intérêts de ses actionnaires.
En octobre 1851, des bandes armées entraînées par des passions aveugles marchèrent vers Sancerre pour s'en emparer, pendant que les autorités et la gendarmerie dont elles avaient trompé la vigilance faisaient une instruction judiciaire et des arrestations sur un autre point de l'arrondissement - la population du Sancerrois s'arma, et fit triompher par sa seule attitude, la cause de l'ordre ; quand la gendarmerie et les hussards de Nevers arrivèrent, l'émeute était déjà réprimée, les bandes dispersées, et les chefs arrêtés.
Nous osons dire qu'une telle population au nom de laquelle nous élevons aujourd'hui la voix, mérite que le gouvernement la rapproche de lui le plus possible par la suppression des distances.
Quinze ans plus tôt, au moment où les départements du Cher et de la Nièvre se couvraient de routes nouvelles, le Sancerrois éprouva le besoin de se mettre en communication plus directe avec les départements du midi et de l'Est.
Un pont existait à Cosne qui pouvait donner passage à ses voyageurs et à son commerce en allongeant le parcours d'un petit nombre de kilomètres. Que fit le Sancerrois ? Il n'hésita pas à faire appel à ses enfants, et deux années après, grâce à une souscription qui réunit en un faisceau, le propriétaire, le vigneron, le simple ouvrier, un pont de 300 mètres et une jetée de 400 m. réunissaient la rive gauche à la rive droite. Sancerre à la Roche, une telle énergie donne, plus que tous les raisonnements, la mesure des forces expansives du Sancerrois, de la puissante activité de ses intérêts, et du développement promis à son commerce et à ses relations, pour peu qu'il soit aidé.
Aussi, nous attendons la décision de votre Excellence avec une entière confiance, nous nous affermissons d'autant plus dans cette confiance que notre demande ne donne pas moins de satisfaction aux intérêts de la compagnie du chemin de fer qu'à ceux d'une contrée digne, nous osons le dire, de toute la sollicitude du gouvernement de l'empereur.
Veuillez agréer, Monsieur le ministre l'hommage de la haute et respectueuse considération avec laquelle nous avons l'honneur d'être de votre excellence
Les très humbles et très obéissants serviteurs.
Suivent les signatures.